1995 | L’hiver de la colère

Les grèves de novembre et décembre 1995 restent dans les mémoires. Et pour cause ! Avec vingt jours de grève des transports, plus de 700 000 grévistes et deux millions de manifestants à leur point culminant, elles comptent parmi les grèves les plus longues et les plus mobilisatrices de France depuis celles de mai-juin 1968.

Ces grèves interviennent dans une période difficile pour les travailleurs et le mouvement syndical : rigueur, déréglementations, flambée du chômage, amplification de la casse industrielle, désyndicalisation, attentats en France. Depuis le début des années quatre-vingt, les mobilisations enregistrent des reculs, mais plusieurs conflits emblématiques, comme chez Snecma (1988), Peugeot (1989), Air France (1993), Pechiney-Dunkerque (1994) ou encore Alsthom (1994), démontrent le maintien d’une capacité d’action collective.

L’hiver 1995 n’est donc pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu, mais bien un tournant dans la conflictualité sociale et un sérieux démenti à certains « théoriciens » qui prédisaient alors la société « postindustrielle » et la fin de la classe ouvrière.

Comme une trainée de poudre

Le 14 novembre 1995, sur la base de la déclaration commune adoptée par toutes les organisations syndicales le 30 octobre, une grande journée de mobilisation interprofessionnelle est organisée en défense de la Sécurité sociale. Appelés à manifester par le bureau fédéral, les métallurgistes contribuent au succès de cette action : La Vie ouvrière relève par exemple que 50 à 60 % des entreprises métallurgiques du Nord ont été secoués par des grèves, comme à Renault Douai où 3 000 salariés ont participé à un débrayage.

Le lendemain, Alain Juppé, alors Premier ministre, annonce une série de mesures : allongement de la durée de cotisation retraite de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique, gel et imposition des allocations familiales, institution d’une loi fixant chaque année les objectifs budgétaires à la sécurité sociale (la PLFSS[1]), hausse du forfait hospitalier et déremboursements de médicaments. Il s’agit du 18e plan de « sauvetage » de la sécurité sociale adopté depuis 1975.

Deux jours plus tard, la SNCF annonce un plan visant à accroître la productivité, tandis que les menaces de privatisations se précisent dans l’énergie, les télécoms ou encore chez Pechiney.

Les cheminots, neuf ans après le mouvement de l’hiver 1986-1987, s’engagent alors dans la bataille et jouent un rôle moteur dans la mobilisation. Le 23 novembre, des débrayages sont organisés et à partir du 27, la grève est reconduite dans les principaux centres et s’étend aux autres moyens de transports ainsi qu’aux grandes administrations publiques (la Poste, France Télécom, EDF-GDF, éducation nationale, santé, finances publiques, etc.). Une vingtaine d’universités, en lutte contre les restrictions budgétaires de la rentrée et la volonté du gouvernement de remplacer les bourses sur critères sociaux par des prêts bancaires, rejoignent également le mouvement.

Les métallurgistes accompagnent cette montée en puissance du mouvement. Ainsi, lors des manifestations des 21 et 28 novembre, un millier d’entre eux manifestent en Haute-Garonne, tandis que plusieurs établissements comme General Motors à Strasbourg, Alcatel ou Olivetti à Nanterre débrayent durant 24 heures. Le 7 décembre, la mobilisation touche les grands groupes métallurgiques comme Dassault, Alsthom, Peugeot, Talbot, Pechiney ou encore Renault.

Le 45e congrès confédéral, organisé à Montreuil du 3 au 8 décembre, est l’occasion de soutenir les mobilisations en cours et d’appeler à leur élargissement.

Le 11 décembre, le gouvernement amorce un premier recul, en annonçant le gel du plan de la SNCF et en déclarant ne plus toucher à l’âge de départ en retraite des régimes spéciaux (SNCF et RATP).

Le lendemain, les manifestations atteignent un pic, avec un million de manifestants selon le ministère de l’Intérieur et plus du double selon les syndicats. En ce 12 décembre, les métallos sont ainsi plus de 300 000 dans la rue ! La Vie ouvrière relève 4 000 grévistes à l’Aérospatiale de Toulouse, 2 000 chez Renault Douai, 95 % de grévistes aux Chantiers de Saint-Nazaire. À Roanne, toutes les entreprises métallurgiques reconduisent une grève quotidienne de deux heures depuis une semaine. Partout, des bases nouvelles sont créées, comme chez MIR à Paris (18e arr.) ou chez Trousselier à Rungis, tandis que la syndicalisation et les résultats aux élections d’entreprise progressent.

Le 15 décembre, le gouvernement retire finalement son projet sur les retraites, la fonction publique et les régimes spéciaux, mais maintient les mesures prévues pour la Sécurité sociale[2]. Le mouvement de reprise s’amorce à partir du lendemain à la RATP, suivi deux jours plus tard par les cheminots. Le mouvement s’essouffle et la grève s’achève finalement le 9 janvier, avec la reprise des transports urbains de Marseille.

Les enseignements de la mobilisation

Indéniablement, ce mouvement de grève a constitué un tournant, au point d’être qualifié par l’historien Michel Dreyfus de « sixième grande vague de grève » qu’a connu la France depuis la naissance du syndicalisme à la fin du XIXe siècle. Chaque manifestation interprofessionnelle a ainsi été massive, populaire et festive, avec un fort investissement en province, à tel point que dans certaines localités, l’affluence des manifestants a été supérieure à 1968 !

En dépit d’un matraquage violent de la part des médias, ce mouvement a bénéficié d’un soutien constant et majoritaire de l’opinion publique. Les scènes de fraternisation entre usagers et grévistes, la composition familiale et intergénérationnelle des cortèges, la présence inédite des agents de maîtrise et des cadres parmi les grévistes, les neuf millions de francs versés au titre de la solidarité ou encore l’appel lancé par de nombreux intellectuels en soutien à la mobilisation témoignent du soutien populaire dont ont bénéficié les grévistes.

Si le mouvement de l’hiver 1995 s’est finalement davantage concentré sur les grandes administrations et entreprises publiques, celui-ci n’a pas été corporatiste, même si la reprise du travail des cheminots a pu être mal vécue par des secteurs qui comptaient obtenir le retrait des mesures concernant la sécurité sociale. Le slogan « Tous ensemble ! » a prévalu dans les cortèges comme dans les assemblées générales interprofessionnelles ou dans les visites d’entreprises par les grévistes. La volonté était celle de se battre pour tout le monde, en défendant les conquêtes 0109ouvrières arrachées de haute lutte.

Enfin, dans le champ syndical, ce mouvement a eu des répercussions importantes. Force ouvrière, absente des premières mobilisations, a rejoint le mouvement et s’est rapproché de la CGT. Le 28 novembre, et pour la première fois depuis 1947, Marc Blondel et Louis Viannet, respectivement secrétaire général de Force ouvrière et de la CGT, ont ainsi défilé côte à côte et ont matérialisé ce rapprochement par une poignée de mains symbolique. Dans l’éducation, le baptême du feu a été réussi pour la FSU, née de l’exclusion du SNES et du SNEP de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) en 1992.

À l’inverse, la CFDT a tenu une position qu’elle qualifiait de « soutien critique » au plan Juppé et a accepté de négocier le « redressement » de la Sécurité sociale avec le gouvernement, en cohérence avec son « recentrage » de 1978-1979. Cette trahison des intérêts des travailleurs a conduit de nombreux militants, notamment chez les cheminots, la santé et les PTT, à quitter la CFDT pour participer à la création des syndicats SUD. À la SNCF, l’audience de la CFDT est ainsi passée de 28 % en 1994 à 7,5 % en 2004.

Conclusion

Vingt ans plus tard, le sursaut des grèves et manifestations restent un moment fort qui a marqué la population comme les salariés. Par son ampleur et par sa tonalité, cet hiver de la colère a suscité des espoirs et a ouvert une brèche qui a su redonner confiance aux travailleurs.

En luttant pour la défense de la protection sociale et des services publics, les grévistes et les manifestants de l’hiver 1995 ont retardé, en partie, les attaques néolibérales justifiées par l’adoption du traité de Maastricht trois ans plus tôt. Ils ont également ouvert la voie à d’autres vagues de mobilisations, en 2003 puis en 2010, pour la défense des retraites et en 2006 contre le CPE-CNE. En défendant la solidarité, la démocratie et la dignité, ils ont enfin contribué à la mise en avant des précaires – sans-papiers, intermittents du spectacle, stagiaires, chômeurs – dont les luttes se succèdent depuis.

[1] Le PLFSS ou projet de loi de financement de la sécurité sociale donne à l’État un droit de contrôle sur les institutions paritaires de sécurité sociale. Leur budget est désormais voté au Parlement, ce qui correspond à une véritable mise sous tutelle par rapport au fonctionnement hérité de la Libération.

[2] Le 30 décembre, une loi autorise le gouvernement à réformer la sécurité sociale par voie d’ordonnances.

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