1973 | Face au coup d’État au Chili, les métallos français solidaires de l’Unité populaire

« N’oubliez jamais que bientôt s’ouvriront à nouveau les larges avenues qu’empruntera l’homme libre pour bâtir une société meilleure. Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vivent les travailleurs ! » Ces derniers mots, prononcés à la radio par Salvador Allende au matin du 11 septembre 1973, annoncent le basculement du pays dans l’obscurité. Retranché, armes à la main, dans le palais présidentiel de la Moneda, le président chilien sait qu’il ne sortira pas vivant de l’édifice assiégé par les militaires. Car depuis l’aube, les forces armées chiliennes, conduites par le général Pinochet, ont lancé un coup d’État.

Ce putsch, appuyé par la CIA, met brutalement fin au gouvernement d’Unité populaire, qui avait remporté les élections trois ans plus tôt. Cette large coalition de la gauche chilienne, conduite par Allende, a expérimenté durant mille jours un modèle original de transition pacifique et démocratique vers le socialisme. Avec, au programme, des réformes sociales ambitieuses, comme la retraite à 60 ans, la réforme agraire, ainsi que la nationalisation des banques et du secteur minier aux mains des entreprises américaines.

L’espoir assassiné

C’en était trop pour la bourgeoisie chilienne et l’impérialisme étasunien, qui optent pour un régime dictatorial. En ce onzième jour de septembre 1973, les fumées de la Moneda en flammes assombrissent le ciel, tandis que des chars prennent position dans la capitale. En quelques jours, des dizaines de milliers de militantes et de militants de l’Unité populaire sont traqués, arrêtés, torturés, fusillés. Les organisations ouvrières sont décapitées et leurs dirigeants contraints à la clandestinité. Les militaires brûlent en pleine rue les poèmes de Pablo Neruda et les livres de littérature marxiste ou supposée telle.

Les nouvelles en provenance du Chili, rapportées dans la presse, témoignent du climat de terreur instauré par les putschistes. Dans L’Humanité, on peut ainsi lire le récit des exécutions à la chaîne qui ont lieu dans le Stade national de Santiago, où s’entassent des milliers d’opposants politiques, fusillés par groupe de 30 ou 40 : « Les groupes avançaient en chantant L’Internationale. Les fusillades duraient une minute ou deux. J’entendais les voix des ouvriers qui chantaient. Puis le chant cessait… »

En neutralisant ainsi, par une répression sanglante, les forces ouvrières organisées, Pinochet parvient à faire du Chili le laboratoire néolibéral dont rêvaient les Chicago Boys, des économistes formés à l’école des adeptes des privatisations et d’une thérapie de choc économique.

Résistance ouvrière et solidarité internationale

L’émotion suscitée dans le monde par les événements chiliens provoque un vaste élan de solidarité internationale. En France, le mouvement syndical et la gauche avaient pris très tôt position en faveur de l’Unité populaire, la CGT œuvrant dès février 1971 à la formation d’un comité de soutien auquel participent aussi la CFDT, le PS et le PCF.

Quelques mois plus tard, en octobre 1972, alors qu’au Chili le patronat accroît la pression pour déstabiliser l’économie du pays, l’affrontement social se joue jusque dans les tribunaux parisiens. La justice française ordonne en effet, sur requête d’une société étasunienne, la saisie d’un cargo chilien chargé de 1250 tonnes de cuivres, dont la production a été nationalisée par le gouvernement d’Allende. Cette décision fait réagir l’intersyndicale CGT-CFDT-FO-CFTC, qui demande le respect de la souveraineté et des intérêts du peuple chilien.

Chez les travailleurs de la métallurgie, la solidarité gagne en intensité à mesure que la menace du coup d’État se précise. Le 3 septembre 1973, la Maison des métallos à Paris fait le plein pour un meeting de soutien à l’Unité populaire. Deux jours plus tard, plusieurs centaines d’ouvrières et d’ouvriers se massent à l’appel de la CGT aux portes de l’usine Renault Billancourt pour écouter la jeune députée communiste chilienne Gladys Marín, en tournée en Europe.

Au lendemain du putsch, une marée humaine descend dans les rues du pays, dont 100 000 personnes à Paris. Dans les ateliers, les syndicats font circuler des pétitions, adoptent des motions, adressent des télégrammes de protestation. Ces actions sont amplifiées par un appel à la grève de la CGT, la CFDT et la FEN le 17 septembre, tandis que des dizaines de délégations ouvrières se rendent à Matignon pour dénoncer la complicité du gouvernement français et exiger une réaction de sa part. Dans les semaines suivantes, une collecte nationale, au bénéfice de l’Unité populaire et de la CUT (le syndicat unique des travailleurs chiliens interdit par Pinochet), remporte un vif succès – 5 000 francs sont par exemple collectés en une seule journée à Renault Billancourt.

L’appui à la résistance populaire chilienne, qui se traduira ensuite par l’accueil en France de milliers d’exilé.e.s politiques, se poursuivra jusqu’à la chute de la dictature en 1990.

 

Article de Corentin Lahu publié dans le numéro 81 des Cahiers d’histoire de la métallurgie (septembre 2023).

Meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93.

Meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93

Meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93

Roger Sylvain (secrétaire du syndicat CGT de Renault Billancourt) à la tribune du meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93.

Gladys Marín (députée communiste chilienne) à la tribune du meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93.

Gladys Marín (députée communiste chilienne) à la tribune du meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93.

Gladys Marín (députée communiste chilienne) à la tribune du meeting de solidarité avec l’Unité populaire au Chili, à Renault Billancourt le 5 septembre 1973. © Jean-Marie Del Moral - Mémoires d’Humanité / AD 93.

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